Métaphysique des tubes

Saturday, August 01, 2009

Fish

Sunday, September 24, 2006

Il ne pleurait jamais.
Même au moment de sa naissance, il n'avait émis aucune plainte ni aucun son.
Sans doute ne trouvait-il le monde ni bouleversant ni touchant.

Au commencement, la mère avait essayé de lui donner le sein.
Aucune lueur ne s'était éveillée dans l'oeil du bébé à la vue de la mamelle nourricière : il resta nez à nez avec cette dernière snas en rien faire. Vexée, la mère lui glissa le téton dans la bouche. Ce fut à peine si Dieu le suça. La mère décida alors de ne pas l'allaiter.

Elle avait raison : le biberon correspondait mieux à sa nature de tube, qui se reconnaissait dans ce récipient cylindrique, quand la rotondité mammaire ne lui inspirait aucun lien de parenté.
Ainsi, la mère le biberonnait plusieurs fois par jour, sans savoir qu'elle assurait d ela sorte la connexion entre deux tubes.
L'alimentation divine relavait de la plomberie.


"Tout coule", "tout est mouvance", "on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve", etc.
Le pauvre Héraclite se fût suicidé s'il avait rencontré Dieu, qui était la négation de sa vision fluide de l'univers.
Si le tube avait possédé une forme de langage, il eût rétorqué au penseur d'Ephèse : "Tout se fige", "tout est inertie", "on se baigne toujours dans le même marécage", etc.
Heureusement, aucune forme de langage n'est possible sans idée de mouvement, qui en est l'un des moteurs initiaux. Et aucune espèce de pensée n'est possible sans langage. Les concepts philosophiques de Dieu n'étaient donc ni pensables ni communicables : ils ne pouvaient par conséquent nuire à personne et cela était bon, car de tels principes eussent sapé le moral de l'humanité pour longtemps.


Les parents du tube étaient de nationalité belge. Par conséquent, Dieu était belge, ce qui expliquait pas mal de désastres depuis l'aube des temps. Il n'y a là rien d'étonnant : Adam et Eve parlaient flamand, comme le prouva scientifiquement un prêtre du plat pays, il y a quelques siècles.
Le tube avait trouvé une solution ingénieuse aux querelles linguistiques nationales : il ne parlait pas, il n'avait jamais rien dit, il n'avait même jamais produit le moindre son.
Ce n'était pas tant son mutisme qui inquiétait ses parents que son immobilité. Il atteignit l'âge d'un an sans avoir esquissé son premier mouvement. Les autres bébés faisaient leurs premiers pas, leurs premiers sourires, leurs premiers quelque chose.
Dieu, lui, ne cessait d'effectuer son premier rien du tout.
C'était d'autant plus étrange qu'il grandissait. Sa croissance était d'une normalité absolue. C'était le cerveau qui ne suivait pas. Les parents le considéraient avec perplexité : il y avait dans leur maison un néant qui prenait de plus en plus de place.
Bientôt, le berceau devint trop petit.
Il fallut transplanter le tube dans le lit-cage qui avait déà servi au frère et à la soeur.
- Changement va peut-être l'éveiller, espéra la mère.
Ce changement ne changea rien.
Depuis le commencement de l'univers, Dieu dormait dans la chambre de ses parents.
Il ne les gênait pas, c'était le moins qu'on pût dire.
Une plante verte eût été plus bruyante.
Il ne les regardait même pas.


Le temps est une invention du mouvement.
Celui qui ne bouge pas ne voit pas le temps passer.
Le tube n'avait aucune conscience de la durée. Il atteignit l'âge de deux ans comme il eût atteint celui de deux jours ou de deux siècles. Il n'avai ttoujours pas changé d eposition ni même tenté d'en changer : il demeurait couché sur le dos, les bras le long du corps, comme un gisant minuscule.
La mère le prit alors par les aisselles pour le mettre debout ; le père plaça les petites mains sur les barreaux du lit-cage pour qu'il ait l'idée de s'y tenir. Ils lâchèrent l'édifice ainsi obtenu : Dieu retomba en arrière et, nullement affecté, continua sa méditation.
- Il lui faut de la musique, dit la mère. Les enfants aiment la musique.
Mozart, Chopin, les disques des 101 Dalmatiens, les Beatles et le shaku hachi produisirent sur sa sensibilité une identique absence de réaction.
Les parents renoncèrent à faire de lui un musicien.
Ils renoncèrent d'ailleurs à en faire un être humain.

Le tube n'avait pas émis le moindre décibel lors de l'accouchement.
Les médecins avaient pourtant déterminé qu'il n'était ni sourd, ni muet, ni aveugle.
C'était seulement un lavabo auquel il manquait le bouchon.
S'il avait pu parler, il aurait répété sans trêve ce mot unique : "oui".

Le regard est un choix. Celui qui regarde décide de se fixer sur telle chose et donc forcément d'exclure de son attention le reste d eson champ de vision. C'est en quoi le regard, qui est l'essence de la vie, est d'abord un refus.
Vivre signifie refuser. Celui qui accepte tout ne vit pas plus que l'orifice du lavabo.
Pour vivre, il faut être capable de ne plus mettre sur le même plan, au-dessus de soi, la maman et le plafond. Le seul mauvais choix est l'absence de choix.
Dieu n'avait rien refusé parce qu'il n'avait rien choisi.
C'est pourquoi il ne vivait pas.
Les bébés, au moment de la naissance, crient. Ce hurlement de douleur est déjà une révolte, cette révolte déjà un refus. C'est pourquoi la vie commence au jour de la naissance, et non avant, quoi qu'en disent certains.

Le tube n'avait pas émis le moindre décibel lors de l'accouchement.
Les médecins avaient pourtant déterminé qu'il n'était ni sourd, ni muet, ni aveugle.
C'était seulement un lavabo auquel il manquait le bouchon.
S'il avait pu parler, il eût répété sans trêve ce mot unique : "oui".


Les gens vouent un culte à la régularité.
Ils aiment à croire que l'évolution résulte d'un processus normal et naturel ; l'espèce humaine serait régie par une sorte de fatalité biologique intérieure qui l'a conduite à cesser de marcher à quatre pattes vers l'âge d'un an ou à faire ses premiers pas après quelques millénaires.
Personne ne veut croire aux accidents.
Ces derniers, expression soit d'une fatalité extérieure, ce qui est déjà fâcheux, soit du hasard, ce qui est pire, sont bannis d el'imaginaire humain.
Si quelqu'un osait dire : "C'est par accident que, vers l'âge d'un an, j'ai fait mes premiers pas" ou : "C'est par accident qu'un jour, l'homme a joué au bipède", il serait aussitôt considéré comme fou.
La théorie des accidents est inacceptable car elle laisse supposer que les choses auraient pu se passer autrement. Les gens n'admettent pas l'idée qu'un enfant d'un an n'ait aps l'idée de marcher ; cela reviendrait à admettre que l'homme aurait pu ne pas avoir l'idée de marcher sur deux pattes. Et qui pourrait croire qu'une espèce aussi brillante aurait pu n'y pas songer ?


Le tube, à deux ans, n'avait même pas essayé le quadrupédisme, ni d'ailleurs le mouvement.
Il n'avait jamais essayé le son non plus.
Les adultes en déduisaient qu'il y avait un blocage dans son évolution.
Jamais ils n'auraient pu en déduire que le bébé n'avait pas encore connu d'accident ; car qui pourrait croire que, sans accident, l'homme resterait parfaitement inerte ?

Il y a les accidents physiques et les accidents mentaux.
Les gens nient carrément l'existence de ces derniers : on n'en parle jamais comme moteur de l'évolution.
Or, il n'y a rien d'aussi fondamental dans le devenir humain que les accidents mentaux.
L'accident mental est une poussière entrée par hasard dans l'huître du cerveau, malgré la protection des coquilles closes de la boîte crânienne. Soudain, la matière tendre qui vit au coeur du crâne est perturbée, affolée, menacée par cette chose étrangère qui s'y est glissée ; l'huître qui végétait en paix déclenche l'alarme et cherche une parade. Elle invente une substance merveilleuse, la nacre, en enrobe l'intruse particule pour se l'incorporer et crée ainsi la perle.
Il peut aussi arriver que l'accident mental soit sécrété par le cerveau lui-même : ce sont les accidents les plus mystérieux et les plus graves.
Une circonvolution de matière grise, sans motif, donne naissance à une idée terrible, à une pensée effarante - et en une seconde, c'en est fini pour toujours de la tranquilité de l'esprit.
Le virus opère.
Impossible de l'enrayer.
Alors, contraint et forcé, l'être sort de sa torpeur.
A la question affreuse et informulable qui l'a ssailli, il cherche et trouve mille réponses inadéquates. Il se met à marcher, à parler, à adopter cent attitudes nutiles par lesquelles il espère s'en sortir.
Non seulement il ne s'en sort pas, mais il empire son cas.
Plus il parle, moins il comprend, et plus il marche, plus il fait du surplace.
Très vite, il regrettera sa vie larvaire, sans oser se l'avouer.
Il existe pourtant des êtres qui ne subissent pas la loi de l'évolution, qui ne rencontrent pas d'accident fatal.
Ce sont les légumes cliniques.
Les médecins se penchent sur leur cas.
En vérité, ils sont ce que nous voudrions être.
C'est la vie qui devrait être tenue pour un mauvais fonctionnement.

Wednesday, September 20, 2006

Les parents du tube étaient inquiets. Ils convoquèrent des médecins pour qui'ls se penchent sur le cas de ce segment de matière qui ne semblait pas vivre.
Les docteurs le manipulèrent, lui donnèrent des tapes sur certaines articulations pour voir s'il avait des mécanismes réflexes et constatèrent qu'il n'en avait pas. Les yeux du tube ne cillèrent pas quand les praticiens les examinèrent avec une lampe.
- Cet enfant ne pleure jamais, ne bouge jamais. Aucun son ne sort de sa bouche, dirent les parents.
Les médecins diagnostiquèrent une "apathie pathologique", sans se rendre compte qu'il y avait là une contradiction dans les termes :
- Votre enfant est un légume. C'est très préoccupant.
Les parents furent soulagés par ce qu'ils prirent pour une bonne nouvelle. Un légume, c'était la vie.
- Il faut l'hosptaliser, décrétèrent les docteurs.
Les parents ignorèrent cette injonction. Ils avaient déjà deux enfants qui appartenaient à la race humaine : ils ne trouvaient pas inacceptable d'avoir, en surplus, de la progéniture végétale. Ils en étaient même presque attendris.
Ils l'appelèrent gentiment "la Plante".


En quoi tous se trompaient. Car les plantes, légumes compris, pour avoir une vie imperceptible à l'oeil humain, n'en ont pas moins une vie. Elles frémissent à l'approche de l'orage, pleurent d'allégresse au lever du jour, se blindent de mépris lorsqu'on les agresse et se livrent à la danse des sept voiles quand la saison est aux pollens. Elles ont un regard, c'est hors de doute, même si personne ne sait où sont leurs pupilles.
Le tube, lui, était passivité pure et simple. Rien ne l'affectait, ni les changements du climat, ni la tombée de la nuit, ni les cent petites émeutes du quotidien, ni les grands mystères indicibles du silence.
Les tremblements de terre hebdomadaires du Kansai, qui faisaient pleurer d'angoisse ses deux aînés, n'avaient aucune emprise sur lui. L'échelle de Richter, c'était bon pour les autres. Un soir, un séisme de 5,6 ébranla la montagne où trônait la maison ; des plaques de plafond s'effondrèrent sur le berceau du tube. Quand on le dégagea, il était l'indifférence même : ses yeux fixaient sans les voir ces manants venus le déranger sous les décombres où il était bien au chaud.
Les parents s'amusaient du flegme de leur Plante et décidèrent de la mettre à l'épreuve. Ils cesseraient de lui donner à boire et à manger jusqu'à ce qu'elle réclame : ainsi, elle finirait bien par être forçée de réagir.
Tels furent pris qui crurent prendre : le tube accepta l'inanition comme il acceptait tout, sans l'ombre d'une désapprobation ou d'un assentiment. Manger ou ne pas manger, boire ou ne pas boire, telle n'était pas sa question.
Au terme du troisième jour, les parents effarés l'examinèrent : il avait un peu maigri et ses lèvres entrouvertes étaient desséchées, mais il n'avait pas l'air de se porter plus mal. Ils lui administrèrent un biberon d'eau sucrée qu'il engloutit sans passion.
- Cet enfant se serait laissé mourir sans se plaindre, dit la mère horrifiée.
- N'en parlons pas aux médecins, dit le père. Ils nous trouveraient sadiques.

De fait, les parents n'étaient pas sadiques : simplement épouvantés de constater que leur rejeton était dépourvu d'instinct de survie. Les effleura l'idée que leur bébé n'était pas une plante mais un tube : ils rejetèrent aussitôt cette pensée insoutenable.
Il était dans la nature des parents d'êtres insouciants et ils oublièrent l'épisode du jeûne. Ils avaient trois enfants : un garçon, une fille et un légume. Cette diversité leur plaisait d'autant plus que les deux aînés ne cessaient de courir, de sauter, de crier, de se disputer et d'inventer de nouvelles bêtises : il fallait toujours être derrière eux pour les surveiller.
Avec leur dernier, au moins, ils n'avaien tpas ce genre de souci. On pouvait le laisser des journées entières sans baby-sitter : on le retrouvait le soir dans une position identique au matin. On changeait son lange, on le nourrissait, c'était fini. Un poisson rouge dans un aquarium leur eût donné plus de tracas.
En outre, n'était son absence de regard, le tube était d'apparence normale : c'était un beau bébé calme qu'on pouvait montrer aux invités sans rougir. Les autres parents étaient même jaloux.
En vérité, Dieu était l'incarnation de la force d'inertie - la plus forte des forces. La plus paradoxale des forces, aussi : quoi de plus bizarre que cet implacable pouvoir qui émane de ce qui ne bouge pas ? La force d'inertie, c'est la puissance du larvaire.
Quand un peuple refuse un progrès facile à mettre en oeuvre, quand un véhicule poussé par dix hommes reste sur place, quand un enfant avachit devant la télévision pendant des heures, quand une idée dont on a prouvé l'inanité continue à nuire, on découvre, médusé, l'effoyable emprise de l'immobile.
Tel était le pouvoir du tube.

Sunday, September 17, 2006

Au commencement il n'y avait rien.
Et ce rien n'était ni vide ni vague : il n'appelait rien d'autre que lui-même.
Et Dieu vit que cela était bon.
Pour rien au monde il n'eût créé quoi que ce fût.
Le rien faisait mieux que lui convenir : il le comblait.

Dieu avait les yeux perpétuellement ouverts et fixes.
S'ils avaient été fermés, cela n'eût rien changé.
Il n'y avait rien à voir et Dieu ne regardait rien.
Il était plein et dense comme un oeuf dur, dont il avait aussi la rondeur et l'immobilité.

Dieu était l'absolue satisfaction.
Il ne voulait rien, n'attendait rien, ne percevait rien, ne refusait rien et ne s'intéressait à rien.
La vie était à ce point plénitude qu'elle n'était pas la vie.
Dieu ne vivait pas, il existait.
Son existence n'avait pas eu pour lui de début perceptible.

Certains grands livres ont des premières phrases si peu tapageuses qu'on les oublie aussitôt et qu'on a l'impression d'être installé dans cette lecture depuis l'aube des temps.
Semblablement, il était impossible de remarquer le moment où Dieu avait commencé à exister. C'était comme s'il avait existé depuis toujours.
Dieu n'avait pas de langage et il n'avait donc pas de pensée.
Il était satiété et éternité.
Et tout ceci prouvait au plus haut point que Dieu était Dieu.
Et cette évidence n'avait aucune importance, car Dieu se fichait éperdument d'être Dieu.


Les yeux des êtres vivants possèdent la plus étonnante des propriétés : le regard. Il n'y a pas plus singulier. On ne dit pas des oreilles des créatures qu'elles ont un "écoutard", ni de leurs narines qu'elles ont un "sentard" ou un "reniflard".
Qu'est-ce que le regard ? C'est inexprimable. Aucun mot ne peut approcher son essence étrange. Et pourtant, le regard existe. Il y a même peu de réalités qui existent à ce point.
Quelle est la différence entre les yeux qui ont un regard et les yeux qui n'en ont pas ? Cette différence a un nom : c'est la vie. La vie commence là où commence le regard.
Dieu n'avait pas de regard.

Les seules occupations de Dieu étaient la déglutition, la digestion et, conséquence directe, l'excrétion. Ces activités végétatives passaient par le corps de Dieu sans qu'il s'en aperçoive. La nourriture, toujours la même, n'était pas assez excitante pour qu'il la remarque. Le statut de la boisson n'était pas différent. Dieu ouvrait tous les orifices nécessaires pour que les aliments solides et liquides le traversent.
C'est pourquoi, à ce stade de son développement, nous appelleront Dieu le tube.

Il y a une métaphysique des tubes.
Slawomir Mrozek a écrit sur les tuyaux des propos dont on ne sait s'ils sont confondants de profondeur ou superbement désopilants. Peut-être sont-ils tout cela à la fois : les tubes sont de singuliers mélanges de plein et de vide, de la matière creuse, une membrane d'existence.
Le tuyau est la version flexible du tube : cette mollesse ne le rend pas moins énigmatique.
Dieu avait la souplesse du tuyau mais demeurait rigide et inerte, confirmant ainsi sa nature de tube.
Il connaissait la sérénité absolue du cylindre.
Il filtrait l'univers et ne retenait rien.

Friday, September 15, 2006

AVANT PROPOS

...Parce que j'estime que tout le monde aurait déjà dû le lire, parce que la "Métaphysique des tubes" est mon roman préféré d'Amélie Nothomb, parce que ce livre est tout simplement hilarant, je me devais de vous le faire partager...

[...histoire de grandeur d'âme...]